Carrelage #4 ( réécriture de Parler du lieu) Le Hammam.

Il y a de ces lieux que je n’aime pas décrire par peur de satisfaire un orientalisme bourgeois. Je ne veux pas qu’on me lise comme cette enfant jasmin dont les rêves sont liés à l’eau de fleur d’oranger. Il le faut pourtant, quand ces lieux disent qui je deviens.



LE HAMMAM

Un jeudi sur deux, ma mère m’emmenait avec elle au hammam du nom de l’eau bénite de la Mecque, dite zemzem. On commence d’abord par pénétrer un grand hall frais, tapissé de marbre – une sorte d’antichambre à l’allure de purgatoire, quand on sait ce qui attend, derrière la grande porte, là-bas, au fond.

On enlève ses vêtements. Rituel.

Puis, pour distraire cette nudité trop crue des regards, on s’enroule dans une fota. Pieds nus contre sol – succession de marbre et de tapis – on se dirige vers la salle des bains.

Une grande pièce d’une obscurité humide, une estrade en son centre, ruisselante, pareillement à toutes les femmes qui se pavanent çà et là, partiellement nues, sinon complètement. Tout autour, des vasques sont à même le sol, les robinets sont ouverts, de l’eau froide en cascades qui déborde.

L’épaisse moiteur des hammams enduit l’intérieur de vos poumons, de vos narines, de votre bouche ( et prend tant de place en vous, que vous finissez par ressentir de la gêne dans votre propre corps ).

Certaines femmes sont allongées, nues, à même le sol, jambes écartées, bras écartés, pendant que d’autres les savonnent, les frictionnent. Rituel.

Les plis de la chair, les bourrelets de graisse s’agitent, ondulent. Le corps exposé. Alors qu’à l’extérieur de ce sanctuaire, toutes étaient drapées, voilées, empaquetées dans des couches de tissu, d’un coup tout était offert aux regards, une explosion de corps et mes yeux d’enfant en frémissaient. Des corps âgés, ridés, squelettiques, des bras charnus qui gigotent, des jambes osseuses, des dos, leurs bourrelets, des seins, de toutes les formes, de toutes les tailles, tombants ou  à peine existant. Des tas de chair blanche, luisante, à même le sol. Luisantes comme les carreaux humides. Alors qu’au dehors, elles se tenaient droites, bipèdes au regard noble, ici elles étaient dans des positions bestiales ; animalité et crudité beuglante ; à quatre pattes, ou sur le dos, elles se faisaient brosser le crin. Les corps frictionnés par les gants perdaient des petits boudins de peau morte.

On entendait des claques d’eau fraîche contre leurs membres et les sols, et leurs éclats de rire ; elles se racontaient ces choses. Ces mots que je n’entendais pas ailleurs et qui se liaient dans mon imaginaire innocent à la pénombre de ces lieux carrelés et dégoulinants.

La mère, elle, restait drapée dans sa fota, sur un petit tabouret qu’elle apportait toujours avec elle, élément du dehors, le front haut et le regard toujours horizontal. Sereine.

Cette obscénité du corps révélé à la vue et à l’oreille et cette chaleur moite m’étouffaient, et c’est en  suffoquant que je me dirigeais vers la sortie.

Une sortie en deux temps. Il y avait ce passage obligé par ce couloir encore tiède, qui cachait une autre pièce dans laquelle elles s’engouffraient chacune leur tour, pendant quelques minutes. Une odeur maligne s’en échappait. Des odeurs fortes et chimiques. Celles des produits qui rendent la peau chauve, les membres lisses et blancs presque comme ceux d’un enfant.

Je retenais donc ma respiration, jusqu’à rejoindre enfin le dehors et son air frais s’engouffrait alors dans mes narines, gonflait mes poumons, et la lumière écarquillait mes yeux.

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