Le trou dans le carrelage – deuxième jet.

En fond, j’entends encore la voix grêle chanter le chardonneret et ses couleurs, puis par-delà le silence et le oud, déchirant le ciel, se déployant au-delà des toits, couvrante et enveloppante, el ghachiya,  kaléidoscopique, perçante et rassurante, donnant le alif, la première mesure, le premier sens, la voix déportée par le haut-parleur, qui entonne le adhan, qui rappelle, qui appelle, haletante, pleurante, la voix d’un veuf éploré, celle d’une femme implorant, secouée, saccadée, cette voix éclate, elle répète, insiste, revient sur ses mots, et décrochant une note là-haut, elle s’y cramponne, résiste, perdure, en lutte contre sa propre mort, jusqu’à s’arracher de son corps, jusqu’à nier le corps, formant un polygone étoilé.

Il est l’heure des Vêpres. Il est l’heure du asr, il est l’heure du temps.

 

Je me revois alors allongée, cette fois sur un matelas, gonflé de laine de mouton, à même le sol, allongée sur le ventre, le menton sur un bout de ce matelas, les doigts pianotant les motifs sur le sol, carrelage moucheté, saturation de tâches, mer de tâches, dans la chambre du grand-père. Elle donne sur un balcon, des volets bleus font de l’ombre. Il est l’heure des vêpres, il n’est plus l’heure de lui. De l’air souffle à travers l’appartement, entrouvre doucement les volets, les ramène de nouveau à lui, au dehors : ils glissent sur les sillons qu’ils ont creusés au sol.  Les poussières s’infiltrent dans les rainures, dans les fêlures des carreaux, trous et interstices, le retour rassurant du motif se brise aux pieds des volets, au bord du balcon.

Les trous dans le carrelage, la béance depuis le départ et cette idée d’un cœur criblé par la perte.

 

Alors le corps s’arrache aux épaisseurs laineuses, les pieds rencontrent la fraîcheur du sol, bientôt recouverte par un tapis raffiné et soyeux. Le tissu s’étale par-delà les rainures et comble les creux. Puis, debout, les orteils jouant sur l’extrémité brodée du tapis, les bras ramenés sur la poitrine, le corps est droit et immobile, les lèvres seules murmurent la beauté de l’idéal et celle du temps ; ensimismamiento ; la prière est muette, siran, les mots résonnent en soi, jahran, gonflent les poumons, les bras se lèvent, s’affaissent, suivent la ligne des hanches, s’affairent régulièrement, puis dans un souffle, allahou akbar, le corps se fléchit, s’affaisse, le front embrasse le sol ; le corps n’est qu’un viaduc. Le marbre, sa résistance et sa force, se rappellent au corps par-dessous les fibres du tapis, ils attaquent le front, les genoux, les paumes et les pieds, ils maintiennent la structure fermement. Les lèvres effleurent le tissu dans leur psalmodie. Alors l’échine se redresse, le corps s’agenouille, les talons reçoivent les courbes lourdes, le corps se repose sur lui-même. Les mains reposent sur les genoux, le doigt s’agite, chef d’orchestre. Les yeux, humbles et sans défiance, fixent le sol, les couleurs étalées, celles du tapis, celles des carreaux, forment une architecture horizontale, plane, de droites, de segments, de cercles et de losanges. Le spectacle est hypnotique, un manège de signes et d’astres. Le temps n’est plus, il ne se compte plus, seules comptent les vibrations des cordes graves et aiguës, pincées, étirées, caressées : jeu infini, infiniment recommencé.

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