Carrelage #1

C’est l’odeur froide du carrelage qui remonte, le toucher gris moucheté des carreaux contre ma peau, enfant, allongée, dos contre marbre, en plein milieu du salon, à même le sol, sur les traces de la serpillière qui venait d’être passée, allongée sur les rosaces humides, c’est l’odeur froide qui me rappelle à cet implacable présent de l’être, à ce délice mat d’une présence tangible.

J’ai ces souvenirs comme un rempart au soleil accablant du dehors, à sa lumière qui fronçait tous les sourcils, une forêt glaciale transpercée par les rires des enfants interdits, qui s’élevaient – volutes assassines – et brisaient mon exil. Ce marbre poli, sensuel ; seule sensualité entre des murs de plâtre, blancs, lisses, mats ; contre ma peau, mes cuisses, comme des vagues contre un corps chaud de sable, je les sens toujours, comme les courants d’air qui traversent l’appartement d’Est en Ouest. Des courants assez forts pour s’élever plusieurs étages. Le souffle, la brise, les souffles. Et toujours ces rires, de loin en loin qui rappellent l’interdit et cette peine, qui pince le cœur et le nez et de l’eau dans les yeux. Alors tu quittes le froid des pièces et terrassée sur le balcon, assise, le regard au loin, le sol chaud, le regard au loin qui crie par-delà les couleurs de la table tapissée de mosaïque, par-delà le fer forgé et la faïence qui rafraîchit ; les doigts caressent la céramique, et le regard au loin crie. Je voudrais encore sentir le froid du carrelage blêmir et faiblir sous les rais du soleil, je voudrais encore voir la mer au loin, ressentir ses vagues, ses brises et pouvoir encore rêver sa présence, entre trois murs.

 

Nouveau pays

La nouvelle ville m’ennuyait, aussi fermée et étroite que ses habitants. L’air saturait de claustration. La mer et la largesse de son horizon manquaient. Ici, on étalait les parterres de fleurs. Un jour,  on m’a dit que les fleurs y étaient plantées déjà écloses. Nature morte. Ce n’est qu’un paysage entre quatre murs ! Petit horizon ! Petit horizon ! Je n’ai pas même le temps de penser tendre le bras pour en atteindre le bout que déjà mes cils le balayent !

Et sous ce ciel qu’ils ont affaissé, les oiseaux et les esprits ne s’envolent que lourdement.

Vendredi ou l’ennui du dimanche

 

Mes premiers dimanches en France étaient dépeuplés ; les parents au travail, les frères déjà ailleurs ; je demeurais, entre les murs du salon, qui perdait par là même tout son sens de pièce à vivre. J’ai des difficultés à parler de ceci quand je sais combien ma mère a souffert de me laisser seule, tant et si bien qu’elle a fini par démissionner, elle, ma plus belle Nuit, elle, qui ne renonçait pourtant jamais. Il faut pourtant bien que j’en parle : ces jours de solitude ont construit mes dysfonctionnements les plus beaux. Mes dimanches étaient pleins d’un ennui qui désespérait, et viscéralement. Assise sur une chaise, que je plaçais tout contre la porte d’entrée, à l’affût du moindre bruit, je me tenais  comme du bois, les yeux baissés vers l’écran de télévision. J’ai alors été saisie par mes tout premiers spasmes musculaires, tensions des tissus, crispations des nerfs, de jolis mouvements du corps en soi. De la sorte j’ai payé mon invasion. Le nouveau lieu et moi étions quittes. Il m’avait habitée.

Parler du lieu- Le Hammam – écrit en 2010 (mis à jour dans Carrelage #4)

Il y a de ces lieux que je n’aime pas décrire par peur de satisfaire un orientalisme bourgeois. Je ne veux pas qu’on me lise comme cette enfant jasmin dont les rêves sont liés à l’eau de fleur d’oranger. Il le faut pourtant, quand ces lieux disent qui je deviens.


LE HAMMAM

Un jeudi sur deux, ma mère m’emmenait avec elle au hammam du nom de l’eau bénite de la Mecque dite Zemzem. J’ai toujours abhorré ce lieu et la fatwa qui le condamnait ne m’a aucunement surprise. L’épaisse moiteur des hammams enduit l’intérieur de vos poumons (et prend tant de place en vous, que vous finissez par ressentir de la gêne dans votre propre corps). Un grand hall frais, en marbre-  une sorte d’antichambre à l’allure de purgatoire quand on sait ce qui attend derrière la grande porte là-bas au fond.  Drapées dans une fota – un linge censé dissimuler nos parties intimes- nous nous dirigeons vers la salle des bains. Une grande pièce, apparence sépia, une estrade en son centre, ruisselante, pareillement à toutes les femmes qui se pavanent çà et là, partiellement nues, sinon complètement. Une prise de vue infernale. Certaines femmes sont allongées, nues, à même le sol, pendant que d’autres les savonnent, les frictionnent. Les plis de la chair, les bourrelets de graisse. Graisse animale, crudité beuglante. Des tas de chair blanche, luisante, à même le sol, dans des positions des plus bestiales,- des vaches et des juments dont on brosse le cuir/crin. Cette obscénité du corps et la chaleur moite m’étouffaient, et c’est suffoquant que je me dirigeais vers la sortie.

Et l’air frais s’engouffrait dans mes narines, gonflait mes poumons, la lumière écarquillait mes yeux.